Poésie
Voix intime, regard contemporain
Cameraman
Tout s’est mis à flotter. La faute aux rayures marines
de ta chemise.
Tout s’est mis à flotter. Je me cramponne à tes mains tièdes, comme à une corde.
Cameraman, attrape dans ton objectif la tempête
de mon cœur.
Ce flotteur rouge heurte
les écueils de mon sternum.

Je ne t’ai pas menti en disant que je rêve
de devenir écrivaine.
Je veux inventer notre histoire,
au moins deux rimes.
Mais les mots sont de piètres alliés : ils
grignotent les souvenirs
et jettent leurs os lustrés
sur le quai.

Cameraman, peut-être pourras-tu
éclairer notre horizon,
en tunnel avec ta lentille, avant que
cet instant ne se couvre
de fissures de travertin ?

J’aimerais enfouir ma main dans tes
cheveux en bataille,
qui pendent sur ton front
comme les vagues de Kanagawa.
Mais je sais que tu partiras
avant de sortir de ma tête.
Ni les mâchoires des mots,
ni les cils de l’objectif,
ni l’ancre de mon cœur
ne sauront te retenir.

© 2021 Jenya Boëz. Tous droits réservés.
Vidéopoésie "Cameraman"

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Laisse, à quoi bon se presser ? Bois ton café tranquille.
Dis, à quoi pourrais-tu bien servir sur la place ?
Mieux vaut hiverner notre siècle ensemble, dans un café,
Fût-ce à coups d’espressos, mais au moins un peu réchauffés.

Laisse, nous ne sommes pas les premiers à tomber à contretemps,
Comme la modernité dans les kiosques de presse.
Le Santos brésilien est plus amer que l’odeur d’un panier à police,
Parce que des gares nous traversent depuis l’enfance.

Parce que nous voulons vivre, tandis que derrière on crie : « Trop tôt ! Trop tôt !
Nous voulons encore danser sur les écrans ! »
Parce qu’en nous il n’est de frontières
Que le seul contour de la peau.
Et pourtant, les rampes d’escalier, comme jadis,
Sont peintes en strates épaisses du passé.

Laisse, qu’ils fassent leurs simagrées. Nous, on ne regrette pas de respirer à côté.
Tu le vois bien : respirer ne suffit pas pour être comptés parmi les vivants.
Laisse : l’hiver n’a pas honte d’être une bête coupure pub.
Tu sais bien que notre pas ne changera pas le cours de la Iaouza.

Donne ta main. Ouvre-la. Abandonne-toi,
Comme on remet un manteau au vestiaire.
Ici, le printemps s’est absenté depuis longtemps.
À quoi bon te garder pour toi ?
Donne, sans regret.

Que le temps nous balaie de la table comme des miettes de pain,
Et qu’il ne reste de nous même pas l’ombre d’une tasse refroidie.
Laisse, à quoi bon se presser ? Bois ton café tranquille.
Nous demeurerons ici pour toujours, reflets dans les vitres.

En soufflant, comme sur une plaie, la mousse lactée,
Nous regarderons en silence par la fenêtre, comment nul ne change rien,
Comment, dans nos cours aimés, les chiens aboient la gorge enrouée,
Comment la lueur des réverbères court sur les avenues, bancale, en zigzag,
Comment, dans l’espresso des nuits, se dissolvent — comme du sucre — les cubes des immeubles,
Et comment nous nous dissolvons… comment on nous dissout.

© 2024 Jenya Boëz. Tous droits réservés.

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